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S.M. le Roi déclare la guerre à la misère
21.11.2005 | 16h33

En s'attaquant à la pauvreté, qui touche au moins 20 % des Marocains, Mohammed VI veut désamorcer l'islamisme radical. Et il s'en donne les moyens.

De notre envoyée spéciale Mireille Duteil
C'était le 13 septembre, Mohammed VI devait inaugurer un centre social à une quinzaine de kilomètres de Casablanca. Face au bâtiment blanc et neuf, de l'autre côté de la route, un bidonville, à perte de vue. Abrité sous des eucalyptus, à quelques encablures de la plage, le douar Skoum est un amoncellement de taudis, de baraques en carton et tôle ondulée où sont venus s'établir de pauvres hères chassés par la rénovation de Casablanca. Le cadre est magnifique. L'endroit est sordide. Faussant compagnie à ses gardes du corps, le roi ordonne à son chauffeur d'entrer dans le bidonville. L'étroitesse des ruelles ne permet guère à la voiture de s'aventurer très loin. Qu'à cela ne tienne. Mohammed VI poursuit à pied, acclamé par les habitants, stupéfaits et ravis. C'est la première fois qu'un Commandeur des croyants se risque dans leur univers de saleté et de promiscuité.

Six ans après son arrivée au pouvoir, le « roi des pauvres », comme on l'appelait en 1999, n'a manifestement pas perdu le souci qui est le sien des moins privilégiés de son royaume. Mieux, il a un grand dessein : déclarer la guerre à la misère. Un travail de longue haleine que celui qui consiste à faire passer du stade de la survie à celui de la vie de 15 à 20 % des 30 millions de Marocains.

Pour le royaume, et ses alliés de la rive nord de la Méditerranée, la réussite de ce chantier royal est capitale. Moderniser le royaume, élever le niveau de vie de ses habitants, arrimer le Maroc à l'Europe - un choix stratégique affiché, comme il était celui de son père, Hassan II -, c'est espérer éliminer le terreau où se nourrit l'islamisme radical de ceux qui s'estiment les damnés de la terre et rendre plus vains les rêves de départ vers l'eldorado européen des jeunes à la recherche d'un emploi.

Le moment a été soigneusement choisi pour mettre en oeuvre ce « chantier du règne », selon la formule officielle. Le Maroc fête ses 50 ans d'indépendance - c'est le 16 novembre 1955 que Mohamed V est rentré à Rabat, sous les acclamations, après deux ans d'exil passés en France et à Madagascar. Le 18 novembre, dans son premier discours du Trône, il proclame « l'avènement d'une ère de liberté et d'indépendance ». La convention d'indépendance sera, elle, formellement signée avec la France le 2 mars 1956.

Le royaume est meurtri et un peu honteux de figurer au 154e rang mondial - dans le dernier quart du peloton - sur la liste établie par le PNUD (Programme des Nations unies pour le développement), selon l'indice de développement humain. Un véritable gâchis. Le pays veut se moderniser, sortir du Moyen Age là où il y est encore - les campagnes trop longtemps oubliées, où la misère est la plus grande.

« Le pays connaît un développement à la brésilienne dans lequel l'écart entre une petite minorité de riches et une grande majorité de pauvres s'accroît. Mais on semble vouloir inverser la tendance », constatait il y a quelques mois Bachir Rachdi, responsable de l'ONG Transparency International. « L'orientation du budget était déjà clairement sociale », affirme Fatallah Oualalou, ministre des Finances. Au sommet de l'Etat, on veut passer à la vitesse supérieure. Car la politique sociale, entamée depuis une dizaine d'années, n'a pas vraiment porté ses fruits. Au Maroc comme en France ou ailleurs, les résultats sont maigres malgré les moyens employés.

Comment s'y prendre ? Concrètement, un programme baptisé « Initiative nationale pour le développement humain » (INDH), doté d'un budget de 10 milliards de dirhams (1 milliard d'euros) sur cinq ans, prévoit de sortir les plus pauvres de la misère. Un plan Borloo à la chérifienne. Trois cent soixante communes rurales (3,5 millions d'habitants) et 250 quartiers urbains, des bidonvilles où s'entassent 1,5 million d'habitants, vont être choisis dans un premier temps. Parallèlement, on tentera de réintégrer dans le tissu social 50 000 personnes en très grande précarité : mères célibataires, enfants des rues. Ceux-ci étaient 8 000 pour la seule ville de Casablanca en 1999. « Nous en avons pris en charge 17 700 en dix ans », explique Najat M'Jid, pédiatre mince et brune à l'énergie débordante et créatrice de Bayti (« Ma Maison »), une association qui s'occupe des enfants en détresse. Ce ne fut pas aisé, il y a une dizaine d'années, de s'occuper d'enfants des rues, accros à la colle ou qui se droguaient sous les pots d'échappement des voitures, quand ce sujet était considéré comme tabou par les Marocains.

Sidi Moumen, 300 000 habitants, est l'une de ces communes à la périphérie de Casablanca, où se côtoient de grandes HLM à la peinture écaillée et 33 bidonvilles puants. Elle a connu son heure de gloire, dont elle se serait bien passée, en mai 2003, après les attentats sanglants de Casablanca (43 morts). C'est de ses bidonvilles sordides où déambulent des ânes et quelques vaches que sont sortis les quatorze kamikazes qui ont semé la mort dans la capitale économique.

Le douar Thomas est l'un d'eux. Créé dans les années 20, sous le protectorat, pour y loger les ruraux venus construire le nouveau port de Casablanca, il a continué à recevoir les paysans chassés du bled par la sécheresse. Son nom lui a probablement été donné par un colon propriétaire d'une entreprise dans le quartier. La vie est précaire dans les cahutes faites de bric et de broc. Au fil du temps, certaines ont été construites en dur, mais l'eau se résume à quelques fontaines publiques. Une vaste décharge sert d'aire de jeux aux gamins du coin. La mosquée blanche et verte, seul bâtiment d'apparence pimpante dans cet océan de laideur, est fermée depuis les attentats. Si l'imam n'était apparemment pas en cause (il a été relâché au bout de quelques semaines), il avait eu la mauvaise idée d'héberger dans sa mosquée les réunions des futurs kamikazes. Sans savoir ce qui se tramait.

« J'ai fermé quatorze lieux de culte », explique Hassan ben Barak, gouverneur de la région. La quarantaine, grand et mince, le nouveau gouverneur est un homme énergique. Il a pris le problème à bras-le-corps. Tel un général devant sa carte d'état-major, il pointe sur un agrandissement de la commune de Sidi Moumen trouvé sur Google Earth ces bidonvilles qui vont disparaître : tous ceux de Sidi Moumen et de la commune voisine de Bernoussi. « Ils représentent 30 % des bidonvilles de Casablanca. Le problème devrait être réglé d'ici à 2010, affirme-t-il. Et qu'il n'y en ait pas qui s'avisent de tenter de les reconstituer. Nous le verrons immédiatement », précise-t-il en pointant sa règle sur la carte.

Car, manifestement, les habitants sont attachés à leur bidonville et il n'est pas si simple de les en faire sortir. Soixante hectares de terrain vont être mis à la disposition de ceux qui habitent le douar Thomas à quelques kilomètres de leurs taudis. On va y installer un dispensaire, des écoles, une petite zone industrielle. Des lopins de terre vont être proposés à bas prix pour que les familles construisent leurs maisons.
Mais ce formidable chantier sur le point de débuter a une seconde ambition, encore plus grande : faire participer les populations à la définition de leurs besoins et obliger l'administration à les écouter et à les prendre en compte. En clair : tenter de changer la mentalité moyenâgeuse de populations traditionnellement soumises (c'est surtout vrai dans les campagnes) et mettre fin aux comportements trop souvent féodaux des gens d'autorité. Une révolution copernicienne au Maroc. La démocratie participative n'est guère dans la culture locale.

Autre objectif : faire des programmes intégrés. « Il ne s'agit pas de dire, j'ai construit dix maisons de jeunes, mais il y a 1 000 jeunes qui ont bénéficié des maisons construites, explique Nadira Elguermnai, une des responsables du projet INDH au ministère de l'Intérieur. Nous allons commettre des erreurs, mais nous les rectifierons au fur et à mesure. C'est un programme à long terme, et nous ne devons pas avoir honte de dire "nous nous sommes plantés" », affirme-t-elle. « On ne mesure pas combien ce pays essaie de se transformer en profondeur », confirme un observateur étranger.

Si le développement humain est aujourd'hui au centre du discours officiel, c'est aussi pour conjurer les dangers d'un fondamentalisme qui se nourrit de l'injustice sociale. Gouverné par un roi qui est aussi un chef religieux, le royaume se croyait à l'abri de l'islamisme radical. Les attentats de mai 2003, ceux de Madrid, où des Marocains ont été mis en cause, les filières découvertes à ces occasions ont montré que le Maroc n'était pas à l'abri des « fous de Dieu ». La police est devenue extrêmement vigilante, les arrestations (par milliers), puis les condamnations (par centaines) ont incité les fondamentalistes à faire profil bas. Les barbes se sont faites plus rares. Les groupuscules extrémistes qui, en 2002, faisaient la loi (et ont tué des Marocains jugés « mécréants ») dans les bidonvilles de Casablanca sont apparemment démantelés. Il est vrai que nombre d'entre eux ont été dénoncés par la population, qui rechigne, dans sa majorité, aux excès. Mais si les foyers de grande misère persistent, les risques de rechute se multiplieront.

Pour éviter pareilles résurgences, le Maroc apprivoise ses islamistes modérés. Le Parti de la justice et du développement (PJD) compte 43 députés au Parlement. Lors des prochaines élections législatives de 2007, il risque de devenir le premier mouvement politique du royaume. Son avantage sur ses concurrents : être un parti jeune qui n'a jamais participé à un gouvernement. D'autant plus que les formations de gauche, en particulier l'USFP (Union socialiste des forces populaires) sociale-libérale, membre du gouvernement de coalition depuis dix ans, se voit couper l'herbe sous le pied par le roi, qui met en oeuvre les mesures sociales qui sont son fonds de commerce.

Alors, sans faire de bruit, le PJD a commencé son apprentissage pour participer, lui aussi, un jour, au pouvoir. Ses responsables sont désormais invités dans les ambassades étrangères, en particulier américaine, française, espagnole. Ils regardent beaucoup du côté de la Turquie. Tout comme le palais royal, d'ailleurs.
L'expérience d'Erdogan, le Premier ministre islamiste turc, semble un modèle. Chacun se dit qu'un jour viendra où, peut-être, le Maroc aura, lui aussi, son Premier ministre issu d'un parti islamiste légaliste et moderniste. Pour rassurer ses alliés étrangers et sa bourgeoisie, le pays doit s'être définitivement ancré dans la modernité. Il s'est donc attelé à y faire participer la majorité des Marocains.

 

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